CODECO, la milice la plus meurtrière de la province de l’Ituri pourrait être la prochaine à annoncer également la cessation des hostilités, ceci après plus de 5 ans d’activisme ayant fait des milliers de victimes.
Le lundi 30 mai 2022 lors de la cérémonie de remise de l’acte unilatéral de cessation des hostilités signé par l’autre groupe de milice dénommé Force patriotique et intégrationniste du Congo FPIC au gouverneur militaire de cette province, les représentants de la communauté Lendu à laquelle appartiennent la majorité des combattants de CODECO, étaient parmi les invités privilégiés qui ont assisté à cette activité.
Un signe qui ne trompe pas, les autorités provinciales ayant organisé la séance avec le soutien de la Monusco, avaient un message interpellateur à passer.
Loin de là, le gouverneur de province a même laissé entendre qu’il y aurait déjà des pourparlers en cours dans ce sens.
« Aujourd’hui, nous sommes avec la communauté Lendu, parce qu’en même temps nous travaillons avec vous (FPIC), nous travaillons aussi avec eux, toujours avec notre partenaire la Monusco. Eux aussi vont faire comme vous, ils vont se rendre chez eux, pour se concerter », a dit dans son adresse, le Lieutenant-Général Luboya N’kashama Jonhy.
D’après l’autorité provinciale, le résultat de la concertation en cours entre les membres de la communauté Lendu et éventuellement la milice CODECO, ne devrait pas tarder.
« Dans quatre ou 5 jours, ils vont revenir ici avec le résultat », a-t-il ajouté.
L’issue du forum de Kpandroma
Il s’est ouvert depuis le mercredi 1er juin 2022, une conférence intracommunautaire Lendu à Rethy (Kpandroma) dans le territoire de Djugu, à plus de 80 Km au Nord de Bunia, où prennent part plusieurs notabilités de cette tribu, ainsi que des représentants de la milice CODECO probablement.
L’objectif global visé par ce forum est de contribuer à l’élaboration et validation des plans stratégiques pour la sécurisation, la stabilisation et le développement des potentialités économiques et intégrales dans cette région, a indiqué le colonel Jean-Ladis Maboso, administrateur militaire du territoire de Djugu dans son mot d’ouverture.
« L’occasion de réveiller la conscience de toutes les filles et fils de la communauté Lendu, à enterrer la hache de guerre, à cultiver la paix pour la cohésion sociale de toutes les communautés dans le territoire de Djugu », a-t-il renchéri.
Le communiqué final de ces assises attendu incessamment, sera l’occasion d’être fixé sur les différentes résolutions prises, notamment en ce qui concerne l’avenir de la milice de CODECO.
Il faudrait rappeler que pour obtenir la cessation des hostilités du groupe armé FPIC, active dans le sud du territoire d’Irumu, les membres de la tribu Bira à laquelle ils appartiennent majoritairement, s’étaient eux aussi réunis du 11 au 14 avril dernier à Nyakunde pour conscientiser cette milice à cesser les hostilités.
CODECO, un nom à plusieurs facettes
La milice CODECO, généralement active dans le territoire de Djugu, mais dont les exactions se sont étendues aux territoires voisins d’Irumu et de Mahagi, est scindée en plusieurs factions, ce qui rend parfois complexe toute démarche de dialogue visant à obtenir la paix.
On se rappelle qu’en 2020, la délégation d’anciens seigneurs de guerre Lendu, conduite à l’époque par Floribert Ndjabu et Pitchou Iribi, sous la houlette de la présidence de la République, avait dénombré plus de 6 factions, nées probablement après le décès du “fondateur” de ce groupe armé, le feu Justin Ngudjolo, tué lors d’une embuscade lui tendue en début 2020 par l’armée.
Parmi les principales factions de CODECO, on peut citer : l’Union des révolutionnaires pour la défense du peuple congolais URDPC, l’armée des révolutionnaires pour la défense du peuple congolais ARDPC ainsi que l’armée de libération du Congo ALC.
Le travail de sensibilisation à la pacification menée par cette équipe avait conduit à une relative accalmie, toutes ces factions rebelles ayant accepté de quitter la brousse et s’engager dans un processus de paix en signant des actes d’engagement unilatéraux.
Malheureusement, le gouvernement congolais n’est pas allé au bout de cette logique en fournissant des moyens financiers pour le regroupement des milliers de combattants qui avaient accepté de déposer les armes, en vue de leur démobilisation et réintégration dans la vie civile où l’enrôlement au sein de l’armée nationale pour ceux qui le souhaitaient.
Kinshasa avait plutôt opté pour la voie de la force en proclamant l’état de siège qui une année après n’a pas produit de résultats escomptés, le nombre de tueries ayant augmenté en Ituri selon le dernier rapport du baromètre sécuritaire du Kivu KST.
Task Force, une autre structure composée d’anciens seigneurs de guerre à la fois Hema et Lendu, dépêchée sur le terrain pour également procéder à la sensibilisation pour le retour d’une paix durable, s’est soldé par un échec, ses membres, en tête Thomas Lubanga le coordonnateur, avaient même été enlevés et détenus pendant plusieurs jours par le groupe rebelles, avant d’être relâchés.
« Si aujourd’hui il y a certaines choses que nous n’arrivons pas à faire, c’est parce que nous sommes limités devant nos propres enfants », a reconnu le Lieutenant-Général Luboya, avant d’estimer que l’autre alternative qui reste, c’est le dialogue, au-delà de recours à la force.
Il reste à savoir si les démarches amorcées, notamment avec la rencontre en cours à Kpandroma, pour tenter de rassembler les différentes factions de CODECO en vue de les convaincre toutes à adhérer au processus de paix, vont aboutir.
CODECO une milice tribale ? Une secte mystico religieuse? une entreprise ? Retour sur les faits
A partir de fin 2017, une nouvelle vague de violences s’est déclenché sur le territoire de Djugu, plus de 15 ans après la fin de la guerre interethnique ayant opposé entre 1999 et 2003 les Hema et les Lendu, et qui a fait plus de 60.000 morts selon l’ONU.
Son origine est souvent difficile à tracer et les commentaires sont longtemps restés mystérieux.
Mais certains événements marquants ont semblé avoir joué un rôle, notamment les rivalités souvent économiques, indentitaires ou foncières entre les deux tribus antagonistes précités, suivies de la mort dans des circonstances non-élucidées du prêtre catholique Lendu Florent Dunji, dont le corps en décomposition avait été trouvé dans sa chambre à la paroisse de Drodro en juillet 2017, ce qui avait suscité une vive indignation de la part de sa communauté.
Une première vague de violences s’est alors déclenchée entre fin 2017 et mars 2018, les attaques menées par des « assaillants » dont on ne connaissait même pas l’identité à l’époque, visaient essentiellement les villages hema.
Cette situation avait causé un déplacement massif de la population qui fuyait Djugu pour trouver refuge soit à Bunia la capitale provinciale, soit l’Ouganda voisin via le lac Albert. Plus de 70 sites ont dû être ouverts à travers la province pour essayer de contenir l’afflux des déplacés internes dont le nombre est actuellement estimé à plus de 1,2 million selon le HCR.
La deuxième vague des tueries commence à partir de septembre 2018, cette fois la milice cible non seulement les villages, mais également les positions de l’armée nationale, les FARDC. Une stratégie visiblement adoptée pour se ravitailler en armes et munitions, les Forces navales déployées le long du littoral du lac Albert ayant été les plus attaquées peut-être pour leur vulnérabilité, elles qui on le sait, ne sont pas disposées pour des combats sur la terre ferme.
Ce n’est qu’une année après en 2019, que le nom de CODECO, une référence à une ancienne coopérative agricole créé par un certain Kakado dans le sud Irumu à plusieurs kilomètres de là, a été rendu public par les services de sécurité.
Selon Floribert Njabu, ancien leader du groupe rebelle FNI devenu parti politique, qui a pu dialoguer avec les miliciens CODECO en 2020, ceux-ci présentent leur mouvement comme à la fois « une armée, une église, et une société (au sens d’une entreprise) ».
Des croyances et rites particuliers semblent en effet jouer un rôle important dans leur mobilisation. Selon plusieurs sources, les CODECO respectent des jours de repos spécifiques, incluant notamment le lundi.
Les chiffres recueillis par Kivu security tracker KST (baromètre sécuritaire du Kivu) confirment cette tendance : sur les 133 incidents à l’initiative des CODECO/URDPC, la plus importante faction de cette milice, enregistrés entre le 1er avril et le 13 octobre 2021, seuls neuf ont eu lieu un lundi, ce qui est nettement inférieur à la moyenne.
Etat de siège, une solution ultime?
L’instauration par le président Tshisekedi de l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu le 6 mai 2021, dans l’objectif de restaurer la paix et la sécurité dans ces provinces orientales de la RDC, a encore renforcé l’approche militaire du pouvoir augmentant l’activité des FARDC sur le territoire Djugu, avec notamment des opérations fortement médiatisées le long de la route nationale numéro 27 (RN27) pour démanteler les barrages routiers tenus par les CODECO.
Ces opérations, et sans doute l’effet psychologique de l’état de siège, ont fait baisser temporairement la violence dans les semaines qui ont suivi. Mais les CODECO, qui n’ont pas été démantelés, se sont repliés dans des zones plus reculées. Après l’accalmie de mai, le nombre de civils tués a de nouveau, augmenté.
Faisant le bilan d’une année de ce régime militaire, certains rapports ont même indiqué que le nombre des civils tués aurait doublé pendant l’état de siège.
Après la souffrance qui a duré 5 longues années, ayant fait des milliers de victimes, la destruction de quasiment toutes les importantes infrastructures sociaux de base (écoles, hôpitaux, édifices publics, marchés) à Djugu et Irumu, suite à la naissance de plusieurs autres groupes de milices, notamment FPIC et le mythique Zaïre qui s’est toujours réclamé comme un mouvement d’autodéfense visant à protéger les civils contre les tueries de CODECO, même si sur le terrain, plusieurs accusations d’exactions et tueries pèsent contre lui, l’heure est peut-être arrivé de respirer à nouveau un air de paix.
« Après la communauté Bira qui a commencé, il y a la communauté Lendu qui est là bas, où j’ai parlé avec le commandant du secteur opérationnel FARDC ainsi que la garde républicaine GR, pour organiser tout, de sorte que les Lendu commencent leur dialogue », s’est ainsi exprimé le gouverneur militaire Luboya N’kashama, clamant la victoire collective après le pas effectué par la milice FPIC.
En attendant, il s’observe une accalmie dans le territoire d’Irumu, Mambasa et Mahagi, sauf le territoire de Djugu où l’on continue à déplorer les cas de mort sur le littoral du lac Albert et où la faction ALC de CODECO, dirigé par le tristement célèbre « Petit Loup de la montagne« dont on se rappelle l’incursion spectaculaire en septembre 2020 dans la ville de Bunia avant d’être farouchement bombardé par les Forces Armées loyalistes, semble se réactiver.
Verite Johnson